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Exposition N-N

12.12.2019

Entretien avec Jérôme Abel

L'université d'Angers, en collaboration avec le Fonds régional d'art contemporain des Pays de la Loire (FRAC) propose, depuis cinq années, à l'une de ses composantes, d'accueillir un artiste en résidence durant douze semaines. Cette année, l'école d'Ingénieurs d'Angers fait sa mue en Polytech Angers et saisit cette opportunité en invitant Jérôme Abel. Artiste multimédia, il est accueilli au Fablab de l'école pour développer ses recherches, et grâce aux ateliers NaN (Not a Number) mis en place entre Polytech et l'école supérieure d'Art et de design TALM-Angers, il bénéficie également des ateliers de cette dernière pour réaliser une partie de sa production. Jérôme Abel utilise les techniques d'aujourd'hui - matières, électronique, informatique – pour interroger les relations que nos sociétés entretiennent avec celles-ci. Une attention particulière dans son travail porte sur la transparence du processus de création et sur les différents chemins de l'expérimentation. L'exposition consécutive à la Galerie 5 présente des installations inédites produites pendant la résidence.

Vanina Andréani : Tu as été invité à résider pendant quelques mois au sein de l’école d’ingénieurs Polytech Angers. Comment travailler dans un tel contexte et qu’est-ce que cela t’a permis ?

Jérôme Abel : La résidence bouscule les pratiques habituelles : il faut transporter ses outils de travail, comprendre les logiques de l’établissement dans lequel on est accueilli et les possibilités qu'il offre. Quand on commence une création, il est en effet indispensable de cartographier les ressources disponibles pour adapter la production à ce contexte. Tout cela demande des échanges et du temps. Paradoxalement, il faut aller vite, 36 jours de présence à Angers pour concevoir et produire de nouvelles pièces, c'est très court. Je ne crois pas avoir travaillé aussi intensément de toute ma vie !

Ce cadre offre surtout de belles opportunités, humaines et matérielles, difficilement accessibles habituellement. Le Fablab de Polytech Angers et les ateliers de l'école d'art et de design TALM-Angers m'ont permis de créer de nouvelles pièces et de faire dialoguer les techniques. Au delà de tout, ce qui est inestimable, ce sont les conseils et l’accompagnement dans la production. Je tiens tout particulièrement à remercier Alain Lopes, Fanck Mercier, Sylvain Cloupet et Sébastien Lahaye de Polytech Angers, Yannick Iran, Nicolas Quemener, Sophie Vaugarny et Virginie Pouliquen de l’école d’art et de design TALM-Angers ainsi que les équipes organisatrices de la résidence. 

V.A : Tu as eu la volonté de créer une interaction entre ton travail et les champs de recherches de Polytech Angers. Mais il était important, également, de produire des pièces pour l’exposition à la Galerie 5. En dehors de Chimères Orchestra que tu as adaptée à l’espace, toutes les autres pièces ont été créées dans le cadre de cette invitation. Tu as dû prendre le lieu en considération à la fois dans ses volumes mais aussi dans ses fonctions (car la galerie ouvre sur des espaces de travail de la bibliothèque universitaire qui doivent rester silencieux). Est-ce la raison qui a fait que tu n’as pas développé l’aspect sonore qui est important habituellement dans ton travail ?

J.A : Oui. Il a fallu que je produise des œuvres en pensant à leur exposition dans la Galerie 5. C'est un lieu très grand, passant, clair et silencieux. Autant de contraintes qui m'ont rapidement fait écarter certains projets sonores ou jouant sur des projections de lumières et d'ombres. Ceci étant dit, cela m’a permis de penser et de faire émerger d’autres pièces et de travailler sur d’autres dispositifs. Le choix des œuvres a été influencé par le lieu, notamment par les grandes surfaces blanches et la forme longiligne du couloir.

V.A : Pour cette exposition, tu présentes un ensemble d’œuvres qui sont pensées indépendamment les unes des autres mais qui peuvent être regroupées également par thèmes

J.A : Oui, en effet, mes pièces peuvent se lire comme appartenant à deux familles : les "machines-animales" représentées par Sturm et Chimères Orchestra, et les "ruines" qui traitent de sujets écologiques, avec Commitcraty, Post Carbon Framework et Château Carbone Série. C'est une des surprises de cette résidence, quelque chose que je n'avais pas eu l'occasion de voir : les œuvres se répondent entre elles par des jeux de formes, des mécanismes, des matériaux et même par le sens donné à chacun des éléments. C'est un moment important dans mon parcours. Cette création, en simultané, de plusieurs nouvelles pièces, m’a conduit à mettre de côté certaines appréhensions, à m’exprimer de façon plus simple, et m’ a permis finalement donner vie à un ensemble de dessins et de dispositifs auxquels je pensais depuis longtemps.

V.A : Dans la famille traitant des "ruines", tu pars du constat qu’anticiper l’avenir s’avère infructueux ?

J.A : Je trouve intéressant de traiter de la question écologique car elle nous oblige à intégrer le temps long dans les débats. Jusqu'à présent, c’est souvent l'angle "court-termiste" qui influence les décisions économiques et politiques. Cette incapacité à faire le lien entre les différents temps est d'ailleurs une catastrophe, elle met le temps humain au dessus de tout, elle l’isole. Le futur est devenu un sujet de réflexion collective mais il semble impossible à appréhender. La seule chose qui semble communément admise, c'est un scénario globalement très sombre. Nos imaginaires se perdent dans cette fumée noire qui nous sert de futur. Les modèles scientifiques nourrissent ces sombres perspectives en prévoyant des évènements climatiques plus extrêmes et plus fréquents, mais les divergences de scénario sont telles que les futurs n'ont pas les mêmes qualités de noirceurs. C'est notamment sur cela que j'essaie de travailler.

V.A : Post Carbon Framework et Commitcraty  sont deux œuvres qui relient des temps très anciens aux futurs. Peux-tu nous parler pour commencer de Commitcraty ?

J.A : L’ idée de Commitcraty est née d’un dialogue Arts/Sciences avec une doctorante, Anaïs Machard du laboratoire LASIE de l’université de La Rochelle, dont le sujet de thèse est lié au réchauffement climatique et à la conception des bâtiments.

Commitcraty est une frise temporelle, chronologique qui met en scène de multiples futurs. C'est en voyant le long mur de la galerie que j’ai eu envie de la réaliser. La frise est composée de grands rouleaux de papier, sorte de pellicules déroulées qui représentent des lignes de temps. Elles débutent aujourd’hui, de façon parallèle, et se prolongent vers le futur en se croisant, se superposant par des pliages et sur des rouleaux, comme ceux que l’on retrouve en imprimerie. Certains futurs s'enroulent, disparaissent, ou se retournent, pour évoquer les différentes projections possibles -comme de multiples dimensions- et notre incapacité à les appréhender, à les voir, à les comprendre.

V.A : Comment as-tu procédé pour réaliser les six trames  ?

Les trames ont été imprimées avec le traceur de l'école supérieure d'Art et de Design. Le plan de masse de la Galerie 5 sert de motif et est répété tout du long, ce qui fait écho aux plans d’architecte qui sont imprimés avec le même type de papier et de traceur. Les six lignes de temps représentent six scénarios, six futurs qui évoluent et se décomposent suivant des processus informatiques. Le rendu est graphique et sobre. Les traits représentant les murs, les portes, les fenêtres deviennent de simples lignes qui évoluent d’image en image. Au départ je souhaitais intégrer des dessins faits à la main dans un processus participatif. J’aimais l’idée de confronter le dessin à main levée, hésitant, personnel et reflétant une histoire, avec les dessins de la machine dont l’intention est de respecter les contraintes des calculs architecturaux. N’ayant pas eu le temps de concevoir un dispositif participatif satisfaisant, j’ai écrit des programmes informatiques qui dégradent et font disparaître lentement les lignes du plan. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une vision simplement pessimiste, je ne souhaite pas que cela soit perçu ainsi : ce n’est pas le futur qui est projeté mais la vision que l’on en a.

V.A : Comment as-tu programmé cette disparition ? Au-delà de cette question, peux-tu nous éclairer sur le titre de l’œuvre ?

J.A : La disparition est générée par une transformation temporelle portant sur les traits de l'image. Les traits disparaissent suivant leur emplacement dans le fichier de référence, ou selon les points qui composent les lignes et les formes, ou encore, en modifiant leur couleur. L'évolution de la disparition suit des courbes différentes selon les scénarios, l'effet s’accélère ou ralentit.

Le titre vient d'un mot que l'on utilise dans le programme Git, qui gère l'historique de projets informatiques. On y emploie le terme "commit " quand il s'agit d'archiver une modification du code et de propager cette modification à l'ensemble des développeurs. On peut ainsi voir tout le processus de création, de concertation, les différents chemins de l'histoire du projet. Dans ce contexte, un programme informatique n’est, ni plus ni moins, qu’un texte collaboratif. Or, nos sociétés sont régulées, contrôlées par des textes : lois, accords, contrats, décrets, rapports, conventions ... En déclinant ces méthodes à d'autres domaines que l'informatique, on pourrait y voir les bases d'un outil démocratique très intéressant. 

V.A : Une autre œuvre dans l’exposition s’ancre aussi en relation avec les questionnements que nous avons sur le devenir de la planète  : Post Carbon Framework. Peux-tu nous parler de cette œuvre ?

J.A : Lorsque j’ai répondu à l’invitation de cette résidence, j’avais envisagé une installation sur l’accumulation de matières carbonées. J’avais projeté de réaliser dans un espace sombre des monolithes transparents qui contiendraient différents types de matières : essence, fumées, déchets, en écho aux sites préhistoriques de Stonehenge.

La luminosité du lieu n'étant pas adaptée, je me suis alors orienté sur un projet que j'avais commencé à dessiner entre-temps : un arbre calciné, vide à l'intérieur, qui est présenté couché en l'air. Le fil conducteur est l'envie de travailler sur la matière carbone via une matière noire brûlée qui s’effrite. Une matière qui laisse des traces comme les mines d'un crayon. J'ai toujours été fasciné par l'esthétique du carbone. De magnifiques architectures microscopiques, complexes et organisées apparaissent dans le bois calciné, les diamants, le graphène.

Au milieu de cet arbre, un dispositif d'exploration analyse l'intérieur et prélève des échantillons de matière. Cette exploration « scientifique » qui diminue et fragilise la surface est pour moi une façon de montrer que le processus d’exploration lui-même détruit. Une façon de remettre en question l’idée de neutralité de l’acte scientifique et de montrer que prélever, analyser, peut aussi avoir un impact.

V.A : La société industrielle qui s’est développée depuis le XVIIIe siècle a profondément modifié le cycle du carbone et aujourd’hui il est rejeté dans l’atmosphère avec une telle intensité qu’il ne peut que s’y accumuler. D’où le fait qu'on l'incrimine et le désigne comme le problème majeur actuel. Tu remets en perspective une autre histoire : que le carbone est l'élément de base de toutes les formes de vie connues...

J.A : Aujourd'hui le procès que l’on fait au carbone est idiot ! Le carbone par ses capacités de combinaisons permet de créer des molécules complexes indispensables à la vie ... Dire qu’on souhaite une société post-carbone est insensé.

Dans Post Carbon Framework, je mets en scène un dialogue de structures entre le carbone du bois et le squelette en acier qui maintient les croûtes de bois. Les croûtes de bois sont les restes d'une scierie. Elles possèdent donc une surface externe irrégulière, organique, et une surface interne plane, signe du passage de la scie. La forme intérieure est industrielle alors que la forme extérieure est naturelle, cette ambivalence m’intéresse.

L'arbre est mort, fragmenté en morceaux, et reconstitué artificiellement par une structure externe, une sorte d'exosquelette de métal. Un mouvement lent fait tourner les squelettes pour faciliter son observation. Là-encore le bois étant carbonisé, je figure une matière qui a subi une dégradation. Elle est altérée, elle pourrait s’effriter, devenir poussière.

V.A : Dans cette série d’œuvres sur le carbone, tu mets en avant la question des matériaux et avec Château carbone série tu mets notamment en opposition transparence et opacité.

J.A : Mon idée de départ pour cette œuvre était de réaliser différents modules transparents et notamment un module contenant de la fumée noire. J’envisage Château Carbone comme un ensemble, une série de pièces qui sont amenées à se développer.

Je n’ai pas réussi, durant la résidence, à trouver une solution pour créer une forme un peu spéciale et qui puisse être assez hermétique pour contenir de la fumée. La forme que je propose ici est une variante : dans une sphère transparente un moteur fait tourner des matières noires à toute vitesse. On assiste à une sorte d’expérience scientifique pour observer la dégradation de la matière et ses traces, ainsi que les formes produites par la vitesse. L'image de cette sphère avec ces quatre pieds renvoie aussi au satellite Spoutnik.

V.A : Dans l’exposition tu développes également un autre axe : celui des machines animales.

J.A : En effet, dans Sturm, il s'agit d'un essaim de mouches mécaniques, composé d'hélices et de moteurs de mini-drones. Comme avec Chimères Orchestra, l'idée est de travailler sur l'imaginaire de l'insecte et de la machine, des projections cauchemardesques qu'elles génèrent. Un seul insecte, petit, ne fait pas peur, mais multiplié par un grand nombre il devient menaçant. C'est cette peur du nombre que j'ai envie d'explorer ici. Sur un rail, l'essaim se déplace pour déranger physiquement la marche des passants et les inciter en quelque sorte à le prendre en compte. Il génère des bruits multipliés de moteurs et d'hélices, comme ceux que nous entendons tous les jours. Avec les mini-machines, les animats (animal-automate), il y a de bonnes raisons de se poser quelques questions sur les recherches et expériences, notamment militaires.

Chimères Orchestra est une installation que j’avais déjà réalisée dans l’espace public avec le collectif Reso-nance Numérique et qui met en scène plusieurs robots-percussionnistes accrochés à des structures urbaines. Ces chimères ont la forme d’insectes, de créatures hybrides échappées d’un zoo pour envahir le territoire de l’Homme. Leurs pattes tapent sur le support pour créer des rythmes, matière contre matière, comme une réponse aux activités humaines. Ici elles sont présentées pour la première fois sous la forme d'une installation de tubes en acier.

V.A : Peux-tu enfin nous éclairer sur le titre de l’exposition : N-N ?

J.A :  Au début de la résidence, j'ai mis à plat toutes mes idées en dessin sur les murs de mon bureau. Je les ai faites évoluer puis, petit à petit, des liens sont apparus entre les projets. Certains éléments reviennent, apparaissent ou sont retravaillés sous une autre forme. Il m'a fallu accepter l'idée, pas toujours évidente, que chaque œuvre est plutôt une pièce, un fragment d'un ensemble de combinaisons. Ce qui peut sembler contradictoire avec le récit de la création artistique véhiculée par l'intuition, le geste libéré, car cela fait plutôt référence au domaine des mathématiques.

Le titre "N-N" évoque toutes les combinaisons possibles entre deux ensembles, dont le nombre peut être immense. Se dessine un axe de réflexion sur les grands nombres, des objets, des êtres vivants, des atomes, des futurs, des structures, sur la multiplication, l'amplification ... Dans l'analyse écologique par exemple, on peut vite arriver à la conclusion que l'être humain est en trop grand nombre, car si on multiplie les actions de chacun (transport, logement, consommation, production) par le nombre d'êtres humains, tout devient catastrophique et insoluble.